La revanche raciale, un tabou sud-africain

Publié le par S.BACHIR

RTXJQQN_Comp (1)Eugene Terre'Blanche, leader du Mouvement de résitance afrikaner (AWB), grand nostalgique de l'apartheid qui croyait à la suprématie de la race blanche, aurait pu être cent fois la cible d'un assassinat politique, avant les élections de 1994, au moment où l'Afrique du Sud menaçait de basculer dans la guerre civile. Une partie de la communauté blanche, apeurée par l'arrivée des Noirs au pouvoir, était alors prête à prendre les armes. En 1993, c'est Chris Hani, le très populaire leader communiste et dirigeant noir de la branche armée du Congrès national africain (ANC), qui avait été assassiné par un militant d'extrême-droite. Nelson Mandela, grave, avait appelé la nation au calme, comme Jacob Zuma dimanche. L'appel avait été entendu. 

Le meurtre de Terre'Blanche, aujourd'hui, ne remet pas en cause les fondements de la démocratie sud-africaine. Il relève du fait divers. Deux employés noirs, furieux de n'avoir pas été payés de leur maigre salaire (300 rands, alors que le Smic est à 1600 rands), ont tabassé leur patron à mort. Cet assassinat, l'un des 50 à se produire chaque jour en Afrique du Sud, faisant des victimes noires comme blanches, ne suffira pas à mettre le pays au bord du précipice. C'est que depuis 1994, tout a changé: l'extrême-droite est devenue moribonde, tout comme l'ancien Parti national (NP), au pouvoir pendant l'apartheid (1948-1991). La plupart des anciens officiers blancs de l'armée sont à la retraite, et les services de renseignement de l'ANC ont veillé, après 1994, à neutraliser leur capacité de nuisance. La fameuse "troisième force contre-révolutionnaire" que ces officiers pouvaient représenter n'est plus qu'un fantôme du passé. 

Aujourd'hui, la mort d'Eugene Terre'Blanche met surtout la "nation arc-en-ciel", prétendument réconciliée, face à l'un de ses grands tabous: la revanche raciale à l'oeuvre dans les campagnes. Une centaine de fermiers blancs et leurs familles se font tuer, chaque année, par des Noirs. Les assassins sont des bandits, des hommes désoeuvrés, d'anciens ouvriers agricoles ou un mélange des trois. En 1999, Nelson Mandela avait organisé un sommet spécial sur la sécurité dans les campagnes, resté sans suites. Il avait parlé, le premier, de "revanche raciale" -un phénomène aussi difficile à admettre, pour les responsables politiques noirs, que pour les fermiers blancs. 

Ces derniers réfutent en effet la thèse avec ardeur. Il n'est pas question pour eux de remettre en question la façon dont ils ont traité, et dont ils traitent toujours leur personnel noir. La majorité des fermiers sud-africains se pensent en victimes, en hommes de bonne volonté faisant beaucoup pour leur société, et non en bourreaux. Même les responsables du grand syndicat Agriculture South Africa (Agri SA) se disent persuadés, en aparté, que les 50.000 fermiers blancs du pays sont la cible d'un vaste complot politique, ourdi par l'ANC, visant à les faire déguerpir de leurs terres -comme au Zimbabwe voisin, mais sans avoir à procéder à des invasions de fermes. Cette perception est très solidement ancrée, même si les meurtres de fermiers blancs relèvent d'une revanche raciale devenue ordinaire. Une sorte de redistribution violente des richesses, assortie d'un surcroît de violence lié au passé. Le tout, en l'absence de toute politique sociale de grande envergure.

Photo © Reuters

Souce: Sabine Sessou. Voir article origine ici

Publié dans AFRIQUE

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