Les secrets d'une conquête

Publié le par S. BACHIR

CAPITAINE MOUSSA DADIS CAMARAPlus jeune et moins gradé que ses frères d'armes, Moussa Dadis Camara a pourtant raflé la mise. Récit des heures durant lesquelles tout a basculé et chronique d'une ascension.
Il est d'usage au sein d'une armée que ce soient les supérieurs qui commandent. « Je respecte les généraux, colonels et autres hauts officiers du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD). Mais je ne prends nul ombrage de leurs grades. Si j'ai tardé à gravir les échelons, je n'en suis pas moins méritant. J'ai fait l'objet de nombreuses brimades. Et, à deux reprises, alors que j'y avais droit, on m'a empêché de passer le concours d'accès à l'état-major », retrace avec une dose de rancoeur le nouveau maître de Conakry. L'Histoire lui a fourni l'occasion unique de gravir en quelques heures tous les échelons.

Lansana Conté décède le 22 décembre à 18h45, le capitaine ne l'apprend que vers 22 heures et joint immédiatement son ami, le lieutenant-colonel Sékouba Konaté, commandant du Bataillon autonome des troupes aéroportées (Bata), principale unité d'élite de l'armée. ils décident en catimini de prendre le pouvoir. Ils contactent le général Mamadouba « Toto » Camara, chef d'état-major de l'armée de terre, et le mettent dans la confidence. Le haut gradé se trouve avec le président de l'Assemblée nationale, Aboubacar Somparé, et le Premier ministre, Ahmed Tidiane Souaré, pour préparer l'annonce à la population du décès du « Mangué » (« le chef », en langue soussoue). « Toto » requiert leur accord pour envoyer des hommes chargés de sécuriser la Banque centrale et le siège de la Radiotélévision guinéenne (RTG). C'est le premier acte du coup d'État.                                                            Patrouille blindée de la junte

                                                                    

La voix et le visage des putschistes


Quand le général rencontre au camp Alfa Yaya Diallo, tard dans la nuit du 22 au 23 décembre, la dizaine d'officiers constituant l'embryon du CNDD, il les rassure. Tous les points stratégiques de Conakry sont sous contrôle. La déclaration annonçant la dissolution du gouvernement et de toutes les institutions rédigée, s'ensuit une discussion au petit matin sur le choix du porteparole. Devant les atermoiements de ses frères d'armes, le téméraire Dadis se porte volontaire. Il devient la voix et le visage des putschistes.
Tout au long de la journée du 23 et de la matinée du 24 décembre, les « initiateurs » qui parviennent à rallier à leur cause tous les chefs de bataillons, à l'exception du chef d'état-major Diarra Camara et de quelques vieux généraux, n'arrivent pas à s'entendre sur le nom de la personne à porter à la tête du CNDD. Sékouba Konaté intercède en faveur du général « Toto » et tente de convaincre son ami. Dadis rétorque, intransigeant :
— Si, toi, tu ne veux pas de la place et souhaites la laisser à « Toto » Camara, moi je la veux.
Devant le blocage, la troupe s'en mêle et menace. Quiconque d'autre que le capitaine se proclamera président sera abattu. Le « nouvel élu » est porté en triomphe par ses hommes et se dirige illico à la RTG pour lire la liste des membres du CNDD. Il est le numéro un. Suivent Mamadouba Camara et Sékouba Konaté. Les dés sont jetés. A la mi-journée du 24 décembre, il est désigné président de la République.
Le fils du juge de paix Mamady Koulé Camara et de Christine Koné se retrouve ainsi à la tête de la Guinée. Rien ne le prédisposait à une telle ascension. Né à Nzérékoré, près de la frontière ivoirienne, il y a quarante-quatre ans, d'un père polygame et autoritaire, élevé dans la rigueur et l'austérité, il étudie du primaire au lycée, dans sa ville natale. Son bac en poche, il s'inscrit en faculté d'économie, option finances publiques, à l'université Gamal-Abdel Nasser de Conakry. Sa maîtrise obtenue en 1987, il entre dans l'armée le 1er janvier 1990 par le plus bas échelon. En 1996, après avoir tenté en vain d'intégrer l'Académie royale militaire de Meknès (Maroc), il se rend en Allemagne pour parfaire sa formation. École de langue à Leipzig, stages pratiques dans une caserne, remise à niveau universitaire en économie, cours d'intendance militaire près de Francfort, école des officiers de Dresde…, son séjour dure quatre ans.
Revenu en Guinée en 2000, il est nommé chef de section au service des essences de l'armée. Trois ans plus tard, contre toute attente, il décide de quitter ce poste « juteux » pour repartir se former en Allemagne. Ses détracteurs les plus virulents le taxent de folie. Les autres le soupçonnent de suivre une formation de commando parachutiste pour... préparer un coup d'État. Résultat: à son retour, en 2005, c'est une mise au frigo qui l'attend, un emprisonnement de rigueur et la menace d'une radiation…
« Ce furent des temps durs, confie-t-il. Mais plus l'état-major me diabolisait, plus la troupe était solidaire et m'appréciait. » C'est sans nul doute cette période qui fera de lui le recours incontournable pour calmer les soldats au cours des trois mutineries qui ont secoué le pays entre 2007 et 2008 et qui ont bien failli coûter son poste à Lansana Conté. En récompense des services rendus et grâce à l'insistance de l'intendant général de l'armée, le colonel Mamadou Korka Diallo, Dadis a été nommé directeur général des hydrocarbures quelques mois avant qu'il ne s'empare du pouvoir.

Un vrai timide mais un faux doux

Réputé généreux avec les troupes, mais impitoyable avec ceux qu'il juge déloyaux, Moussa Dadis Camara est un vrai timide mais un faux doux. Cet homme petit et mince, qui fume mais ne consomme pas d'alcool, est un père de famille aimant. Dans son domicile situé dans le quartier résidentiel de Lambanyi, il vit avec sa mère, son épouse, Jeanne Haba, Guerzé comme lui, et ses six enfants. Resté sobre dans ses goûts et mesuré dans son train de vie, en dépit de la « pompe à fric » (les hydrocarbures de l'armée) qu'il a longtemps gérée, il promet de ne pas perdre son âme. Entré par effraction dans l'histoire de la Guinée, il se dit soucieux d'en sortir par la grande porte. « Je vais faire ce que j'ai dit », assure-t-il, aujourd'hui, à J.A. Pour ce croyant, il est important de laisser une bonne image pour la postérité. Mais il arrive parfois que les vertiges du pouvoir l'emportent sur certains idéaux. 


Cheikh Yérim Seck

Jeune Afrique n° 2504 — du 4 au 10 janvier 2009, p. 24, 25, 26


Publié dans GUINEE

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